15 Jogging


Généralement le samedi matin ils chaussaient leurs New Balance pour une heure trente de jogging. Ils changeaient de parcours selon la saison. De cette façon, ils avaient exploré la plupart des espaces verts et des parcours de la ville. Les buttes Chaumont, le bois de Boulogne, les bords de Seine et les jardins du Luxembourg n'avaient plus de secrets pour eux. Ils avaient pris cette habitude ensemble depuis deux ans, depuis que Georgio avait été sermonné par son cardiologue. C’était la trouille de l’infarctus qui le faisait cavaler. Et comme il avait besoin d’un partenaire pour courir, c'est à Yvan qu'il avait demandé.

Leurs sujets préférés

Cette petite séance hebdomadaire était devenue un moment très privilégié pour eux. Ils en profitaient généralement pour parler de leur travail. Georgio qui dirigeait une société de construction commençait à partager la plupart des préoccupations écologiques d’Yvan et commençait à envisager de s’orienter dans le business des énergies renouvelables. Mais les sujets qui finissaient habituellement à mobiliser leurs énergies et leurs attentions, c’était ceux qui se rapportaient aux femmes.
Georgio était plutôt du genre chaud. Yvan le considérait un peu comme son expert en dévergondage. En vérité c'était le plus grand fornicateur de tous les hommes qu'il connaissait. A dix-sept ans à peine, il s'envoyait fréquemment les amantes de son père. A dix-huit, il faisait son entrée dans les clubs libertins avec une fille âgée de dix ans de plus que lui. A vingt-cinq, il avait testé quasiment tous les camps naturistes d'Europe. En dehors de ses heures de travail (et fréquemment pendant) il consacrait ses loisirs au sexe sous toutes ses formes, notamment les plus débridées. Il considérait ce domaine comme un vaste terrain d'exploration. Fétichiste sur les bords, curieux et jouisseur par nature, il mettait un point d'honneur à tenter toutes les expériences. Cette consommation quasi maladive de sexe avait souvent inquiété son entourage mais lui-même se considérait simplement comme un amateur un peu plus actif que la moyenne. C'était pourtant le genre de type qui n'avait jamais pu se contenter d'une seule femme à la fois. A déjà quarante ans bien sonnés, il était resté dans l'état d'esprit d'un adolescent en proie à ses pulsions hormonales.
Yvan connaissait parfaitement ses mœurs et dès le début de leur amitié il ne lui avait pas caché que ses habitudes de Dom Juan partouzeur lui paraissaient un peu excessives. Georgio avait l'habitude de répondre avec son solide accent basque que ses origines y étaient sans doute pour quelque chose.
Cette fois-ci, Yvan lui parla un peu de Kate et de Nausicaa. En contournant le kiosque et la petite fontaine les deux hommes se retournèrent sur les silhouettes de trois joggeuses souriantes et séduisantes à souhait. Cela changeait des étudiantes américaines à demi obèses, des jeunes cadres body buildés et des homos dingues de leurs corps en tenue lycra. Yvan lui fit part du plaisir qu'il avait eu en observant sa femme faire jouir Nausicaa avec de très savantes caresses. Georgio avait voulu avoir des détails mais Yvan était trop pudique pour placer la conversation sur ce terrain-là. Ce qu'il voulait, c'était l'avis d'un autre homme. La grande question qu'il se posait depuis longtemps, c'était de savoir si « elles étaient comme eux » dans leurs désirs.
« Toi, lui fit Yvan, tu as besoin de connaître sans cesse de nouvelles nanas, tu as ça dans le sang. Bien que tu sois certain d'être capable de séduire presque n'importe quelle femme qui te plait, tu as toujours envie de continuer. Je te connais depuis longtemps, et j'arrive assez bien à te comprendre. Mais à ton avis, certaines femmes ont-elles la même attitude ? En as-tu déjà rencontré ? »
Ils s'arrêtèrent pour faire une première série d'étirements sur l'herbe fraîchement tondue.


« Tu n'y es pas, mon ami, fit Georgio débonnaire, ce n'est pas séduire les femmes qui m'intéresse tellement. Je m'en fous pas mal qu'elles pensent de moi que je suis beau ou gentil ou même que je suis un mec bien monté. Moi, ce qui me rend fou c'est de savoir comment elles sont quand elles jouissent, de savoir si elles crient, comment est leur chatte, si ce sont de bonnes baiseuses, ce qu'elles sont prêtes à faire, tu vois ? Il n'y en a pas deux pareilles, j'ai besoin de les toucher, de les goûter, c'est tout. Alors ce que je crois, c'est qu'il y a deux sortes de femmes. Il y a celles qui aiment ça, et il y a celles qui aiment ça et qui le font. Celles qui ont découvert le plaisir, crois-moi mon vieux, que ce soit à quinze ans, à trente ans ou à soixante ans, elles y sont accro. Tu sais, ajouta t-il avec une pointe de gravité, l'orgasme féminin est quelque chose qu'on ne peut même pas imaginer. Des psy disent que c'est au moins dix fois plus intense que pour nous. Alors certaines le reconnaissent et vivent avec cette possibilité de jouir et d'autres s'en donnent les moyens, voilà tout ! »
Yvan terminait sa troisième série de roulement de bassin quand il ajouta :
« C'est un peu court comme explication. Qu'en déduis-tu sur leurs comportements ?
- Qu'elles sont exactement comme nous ! Elles ne pensent qu'à ça. Il suffit juste de gratter un peu le vernis, et la plupart du temps tu découvriras une folle du cul !
- Admettons, mais il y a aussi de la misère sexuelle, des femmes malheureuses, celles qui n'ont pas de partenaires. Le célibat est en augmentation, et puis il y a des femmes battues...
- Ca n'empêche qu'elles y pensent tout autant. Une bonne partie des femmes n'osent pas montrer clairement qu'elles en raffolent. C'est une question d'image, d'éducation. Elles ont peur de passer pour des salopes, des femmes faciles, des putes, quoi. Mais tu peux me croire, lorsqu'elles se sentent en confiance, elles n'hésitent pas à en redemander. »
Ils étaient repartis en sens inverse à une allure plus soutenue. Les chemins de graviers blancs étaient maintenant envahis par d'autres joggeurs un peu plus tardifs et il fallait parfois se rabattre l'un derrière l'autre pour les croiser. Il commençait à faire chaud, Yvan ajusta sa visière parce qu'il avait le soleil dans les yeux.

Que penses-tu de Kate ?

« Tu as sûrement raison, reprit-il. Puis il ajouta : Que penses-tu de Kate ?
- On se connaît assez pour que je te dise que ta femme est bien baisée. Cela se voit tout de suite ! Elle a la démarche souple, elle respire la santé, elle est belle et désirable. Tu es un sacré chanceux, mon vieux !
- Je le sais bien... Mais est-ce qu'elle ne pense qu'à ça à ton avis ?
- Sans vouloir t'offenser... c'est évident. Pourquoi te demandes tu ça ? Tu en doutais vraiment ?
- Non. Disons que oui elle aime faire l'amour, c'est sur. J'essaie d'être attentionné avec elle. Je l'aime, tu le sais bien. Alors je me dis que c'est surtout ça qui la rend belle. »
Il dégrafa sa gourde et but quelques gorgées sans s'arrêter de courir.
« Tu touches à l'essentiel mon ami, lui répondit Georgio, évidemment si une femme est bien baisée et qu'en plus elle est aimée et sincèrement chérie, elle ne peut être que rayonnante !
- C'est flatteur de ta part, mais ça ne répond pas entièrement à ma question. Si selon toi elles aiment tellement le sexe, qu'est-ce qui retient Kate d'être comme toi ? Je veux dire séductrice invétérée. Le dom-juanisme serait-il un phénomène seulement masculin ?
- Bien sur que non. A mon avis, à ce que j'ai pu observer... il y a des femmes qui ont besoin d'appartenir à un seul homme. C'est une part importante, c'est vrai. Et puis il y a celles à qui ça ne convient pas. Et ce sont celles que je préfère, ajouta t-il en souriant.
- Je suis tout à fait d'accord avec ça. Et je crois que l'on peut dire la même chose des hommes : il y a ceux qui se sentent très bien en restant fidèle de vingt ans à la mort, et ceux qui ne pourront jamais supporter cette exclusivité.
- La vie de couple n'est pas faite pour tout le monde, ironisa Georgio.
- Pourquoi ça ? »
Les deux hommes venaient d'arriver au parking où Georgio avait garé son Alpha 159 2.2 JTS, (une italienne à la pointe de la technologie qui exprimait avec élégance la puissance, la robustesse et le dynamisme). Yvan allait rentrer à pied en traversant la zone piétonne.
« Je veux dire par là que le mariage préconise la fidélité... précisa Georgio en ouvrant le coffre de son nouveau joujou.
- C'est exact. Mais les couples restent libres d'adopter le style de vie qui leur convient, tu ne crois pas ?
- En théorie, oui, mais c'est rarement le cas, il me semble.
- C'est vrai, la plupart des gens sont peu inventifs, mais les apparences sont parfois trompeuses !
- Où est-ce qu'on se retrouve la semaine prochaine ?
- Au Luxembourg ? Il commence à y avoir moins de touristes.
- Tu passes me prendre à la maison vers huit heures ?
- Ok, fit Georgio en démarrant. Mes amitiés à Kate ! »


© LD 2007
illustration : David Lachapelle

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