6 Au bonheur des dames


Eveillée trop tôt comme souvent, elle est assise sur son lit et laisse son esprit vagabonder. Kate se souvient de cette soirée d’exception au Harem avec leurs amis Pedro et Leïla. Son corps est encore un peu endormi et elle a dans la chair les vibrations d’autres étreintes, dans la tête les paroles de ceux et celles qui avaient partagé quelques heures la folie de ce festin. Elle retrouve cette drôle d’émotion, ce sentiment que parfois tout peut déraper, que la passion emporte tout, cette certitude que le plaisir est souverain dans nos vies. Elle sait désormais qu’à travers ces souvenirs elle ne vivra plus tout à fait comme avant. Mais tout cela avait commencé bien avant qu’Yvan lui propose ce programme pour leur week-end… probablement même avant de rencontrer Philip. Le jour se lève et les images remontent à mesure que la lumière s’enfonce dans sa chambre.

L’initiative des amantes

Les délicieuses serveuses du Harem avaient elles-mêmes noué un épais bandeau noir autour de la tête de chaque homme présent, obéissant aux fantaisies de la maîtresse de cérémonie . Ils avaient du continuer la fête à l’aveugle. Les filles étaient passées derrière eux en leur chuchotant avec malice le rappel des consignes de Diane. Kate et Leïla avaient observé avec amusement les différentes réactions des convives masculins. Assurément le jeu devait plaire à certains. Des sourires se dessinaient sur une grande partie des visages masqués. Cependant elles avaient aussi détecté un soupçon d’appréhension chez ceux qui n’avaient probablement pas l’habitude de laisser l’initiative à leurs amantes. Kate s’était alors interrogée sur ce qui se passait dans l’esprit de son Yvan adoré. Elle s’était approchée de son oreille pour lui demander son impression.
- J’ai vraiment la sensation que tout peut arriver, maintenant, lui avait-il répondu un léger tremblement dans la voix, surtout avec tout ce monde autour de nous…
Non loin de là, Pedro avait ajouté qu’il se sentait assez excité par cette nouvelle expérience. Leïla toujours très pragmatique avait directement vérifié ses dires en glissant une main serpentine dans son pantalon. En effet, il était en train d’apprécier la situation. Un peu partout autour de la grande table les chaises avaient été reculées et on avait assisté à des scènes identiques. Les hommes allaient devoir s’habituer rapidement à se laisser guider dans les méandres des fantasmes féminins.

Trois jeunes amies complices avaient immédiatement mis la situation à profit en entraînant quatre hommes sur les grands fauteuils du salon pour les chevaucher à tour de rôle sans plus attendre. Chaque homme avait pris conscience que le manque de vision les obligerait à concentrer leur attention sur les autres perceptions qui leur restaient. Les odeurs et les goûts allaient leur paraître disproportionnés. Les sons, les musiques et les voix allaient leur sembler surmultipliés. Mais par dessus tout, dans une telle situation, les perceptions tactiles, les caresses et les frôlements, les sensations de température ou les impressions de présence corporelles allaient soudain devenir extraordinaires. Qu’une main, une bouche ou une mèche de cheveux les effleure, leur cerveau s’enflammera sous l’interrogation et l’attente !

La plupart des femmes présentes ce soir là n’avaient jamais vécu une expérience similaire et avaient eu besoin d’un certain laps de temps pour mesurer tout l’intérêt d’une telle cécité chez leurs compagnons. Diane avait eu l’intelligence de leur laisser découvrir par elles-mêmes toutes les conséquences de son petit jeu. Les femmes les plus audacieuses s’étaient approchées d’hommes qu’elles ne connaissaient pas encore. Sans leur parler, elles les avaient caressés et les avaient excités de leurs mains et de leurs bouches pour disposer de leur virilité sans qu’ils sachent s’ils avaient à faire à une inconnue ou pas. Ils avaient du se fier aux indices qu’elles donnaient involontairement. Un parfum, le tintement d’un élément de parure, le volume d’une cuisse, les boucles d’une chevelure, une manière de toucher ou une position particulière, et surtout lorsqu’ils les prenaient, les sensations de la pénétration. Mais là encore, rien n’était vraiment certain. Même en connaissant bien sa partenaire, un homme la trouve parfois beaucoup plus humide que d’habitude ou plus profonde si elle a été pénétrée par un autre sexe ou un objet juste avant.

Les plateaux des délices

Ainsi chaque homme redécouvrait à l’aveuglette les multiples caractéristiques de la sensualité des femmes. Avaient-ils été entrepris par leur compagne habituelle, leur amante, une parfaite inconnue ou leur voisine de tablée ? Ils avaient eu à s’interroger, à mener l’enquête, à aiguiser leurs capacités de perceptions pour sentir qui leur prodiguait les délices auxquels ils étaient soumis. Ce soir là, les femmes avaient vite compris qu’elles avaient intérêt à parler le moins possible car cette situation leur permettait de narguer et de manipuler leurs mâles à leur guise assez longtemps.

Le principe du jeu commençait à pleinement s’installer dans les esprits quand le violoniste s’était arrêté de jouer. Dans le silence qu’il venait de provoquer, il avait annoncé la venue des desserts. Six danseuses se déhanchant exagérément étaient arrivées une à une en portant un grand plateau décoré débordant de fruits et de délices sucrés.
« Mesdames et Messieurs, j’ai la joie et l’honneur de vous présenter les plus exquis desserts pour votre plus grand plaisir ! Voici : Pannequettes de mousse de banane ; Oranges confites au gingembre ; Raviolis d’abricot au lait d’amande ; Bouchées aux fraises sur leur coulis rafraîchi de boudoirs aux agrumes ; Soufflé glacé aux mangues ; Cocktail de fruits flambés aux citrons verts. »

Un tonnerre d’applaudissements avait alors retenti et les six beautés aux hanches souples avaient fait un tour complet de la salle pour que chaque invitée puisse admirer les desserts et choisir ceux qui les tentaient. Certaines avaient chipé quelques fraises, un abricot ou n’avaient pas résisté à la tentation d’un doigt trempé dans la mousse de banane au passage des somptueux plateaux. Bien souvent ces doigts avaient terminé leur course dans la bouche d’un homme. L’index recouvert de lait d’amande de Leïla avait glissé sous sa robe et Pedro avait du goûter à l’expertise du pâtissier en s’agenouillant entre les cuisses de sa princesse égyptienne.

Ces délices contenaient de quoi raviver les sens et le sang des plus timorés. L’espiègle organisatrice qui n’avait rien laissé au hasard savait que les femmes allaient profiter de ces gourmandises crémeuses ou épicées, douces ou fruitées, refroidies ou flambées pour jouer avec les nerfs de leurs hommes impatients.

Barbara

Une inconnue était venue discrètement vers Kate pour lui dire qu’elle avait remarqué son mari et qu’elle avait envie de… l’essayer. Elle lui avait semblée être âgée d’une cinquantaine d’année et s’était présentée sous le prénom de Barbara. Cette femme au style plutôt provocant savait affirmer ses charmes. Elle ne portait qu’un corset de satin mauve aux motifs baroques, des chaussures assorties et des grandes boucles d’oreilles d’argent. Son inquiétante beauté tenait autant à son extravagance manifeste qu’à sa féminité ambiguë et sombre. Quand Kate avait rencontré son regard de tigresse en chasse, elle avait compris que son homme allait passer un moment dont il se souviendrait. Elle n’avait donc pas cherché à parlementer et avait vu en elle une alliée de choix. Les gestes et les regards avaient amplement suffi pour que Barbara détecte sans l’ombre d’un doute que Kate désirait ardemment voir une femme s’occuper d’Yvan et inversement. Conduites dans un même désir, Kate avait approuvé Barbara et lui avait demandé de lui laisser l’initiative quelques instants, juste ce qu’il fallait pour tromper les repères de son mari. Elle avait pris Yvan par la main pour l’attirer vers les desserts, choisir une orange confite et une coupe d’abricots au lait d’amande puis elle l’avait dirigé non loin du groupe de musiciens pour perturber son audition. Barbara les avait suivis avec des verres.

Les deux femmes avaient alors commencé leur jeu de synchronisation en tendant des petits morceaux de fruits à Yvan. S’observant l’une l’autre attentivement, Barbara reproduisait le rythme et l’ampleur des gestes de Kate. Elle avait glissé un quartier d’agrume dans la bouche son homme en lui donnant un baiser, puis avait pris un peu de champagne pour le désaltérer de la même manière. Ses papilles allaient-elles reconnaître que la langue qui venait ensuite n’était plus la même ? Quand Barbara avait reproduit le baiser de Kate, il n’avait pas eu l’air de se rendre compte du changement. Elles avaient reproduit l’entourloupe de leurs mains caressantes. Barbara était habile, elle apprenait très vite. Mais pour pousser l’imposture jusqu’à son terme, les femmes allaient devoir s’accorder à travers tous leurs attributs. Chose impossible, assurément. Elles avaient continué en terminant une troisième coupe de champagne à l’exciter à tour de rôle sans qu’il se rende compte de l’existence de Barbara. Kate avait alors entrevu deux possibilités : lui attacher les mains et l’immobiliser de telle façon qu’il ne puisse pas identifier l’inconnue en la touchant ; ou lui révéler la présence de Barbara et le laisser dans ses griffes… Prétextant que Leïla lui avait fait un signe, Kate s’était écartée un peu d’Yvan pour demander à Barbara ce qu’elle pensait de sa deuxième idée. Elle avait approuvé… à deux conditions : premièrement que Kate approche son compagnon Oscar, et deuxièmement qu’elle la regarde faire l’amour avec son mari. Barbara lui avait alors désigné Oscar, accaparé par deux jeunes novices, Miel et Adeline.

Gants noirs et sautoir

C’est à cet instant que Diane était réapparue pour annoncer que parmi les convives de cette soirée se trouvait une grande poétesse et qu’elle allait donner lecture de quelques textes érotiques choisis pour la circonstance. On avait vu se lever Eugénie Sullivan en personne. La surprise était de taille, car si son nom était connu, son visage l’était beaucoup mois. Son dernier roman « les éclairs d’Eugénie » avait été accueilli chaleureusement par la presse mais elle ne donnait pratiquement jamais d’interviews, sans doute pour se réserver une certaine forme d’anonymat dans la vie. Seulement vêtue d’une paire de longs gants noirs et d’un sautoir de perles blanches, elle s’était assise telle une déesse dans un grand siège pour que quatre garçons la portent sur l’estrade. Elle avait alors ouvert un livre et avait commencé par un chapitre d’Anaïs Nin. Il y était question d’une danseuse extravagante qui rendait fous les hommes de son époque.

Oscar n’avait pas plu à Kate au premier instant. Ce n’était pas précisément le genre d’hommes qu’elle recherchait. Généralement, elle penchait plutôt pour des hommes montrant quelques signes de raffinement. Oscar était un type d’apparence assez macho. Sa virilité excessive avait eu tendance à la rebuter. Mais elle reconnaissait que ce genre de d’homme « too much » avait un réel pouvoir d’attraction sexuelle, y compris sur sa personne. En fait, c’était le type même de gars qu’elle n’osait pas convoiter ouvertement... à mois qu’il soit vraiment très séduisant. Oscar avait tourné la tête : trente ans au maximum, bourré de testostérones, certes, mais un visage d’ange malgré ses yeux cachés. Les deux minettes qui le malmenaient vaillamment avaient l’air de s’en donner à cœur joie mais n’en viendraient certainement pas à bout de si tôt. Adeline était en train de le faire s’allonger pour que Miel vienne poser sa chatte sur sa bouche. Un instant, Kate était restée figée en observant la langue de ce mâle laper langoureusement les petits plis roses, humides et probablement délicieux de Miel.

« Je vais lui dire que je t’envoie avait chuchoté Barbara à l’oreille de Kate. Les novices sont prévenues : leur rôle pour cette première sortie consiste juste à maintenir mon chéri en état d’excitation permanente. Elles s’en sortent bien n’est-ce pas ? »

La lecture

Sur l’estrade, un admirateur venait d’entrer en contact avec Eugénie Sullivan qui continuait à prononcer des mots exquis. A tâtons il était venu l’écouter et avait eu l’idée intéressante de lui procurer de délicieux frissons de sa langue dans le but évident de la troubler et que son émotion transparaisse dans ses paroles. Il avait commencé par baiser ses chevilles et ses jambes. D’abord surprise, elle l’avait laissé continuer cas elle s’était sentie flattée. Puis lentement il s’était redressé pour lécher un peu ses bras gantés puis ses épaules. La lectrice avait parfaitement compris ce que recherchait cet audacieux et avait continué à le suivre dans ce jeu tout à fait imprévu. Elle avait eu du mal à retenir les premiers déraillement de sa voix quand de son cou, la bouche était descendue vers de la limite de ses seins et de ses aisselles. Sa lecture de l’Ode à Priape d’Alexis Piron allait rester dans tous les esprits. Ses délicieux petits chuintements et ses halètements mal contrôlés avaient donné à sa voix une connotation explosive. (…) Que tout bande, que tout s’embrase (…) Ce bel univers à vrai dire, n’est qu’un noble et vaste bordel (…) Qu’à Priape on élève un temple, où nuit et jour on vous contemple, au gré des vigoureux fouteurs (…) L’excitation mal contenue de la poétesse était progressivement devenue hautement communicative et toute l’assemblée des convives avait quelques instants été suspendue… à ses lèvres. C’était bien la plus belle et la plus troublante des lectures érotiques qu’ l’on ait jamais entendue au Harem !



© LD 2006-2007
Illustration Serpieri

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