4 Septembre

Le mois d’août s’était terminé entre les semaines de travail et les week-ends à deux. Kate avait retrouvé ses collègues au journal et la routine avait rapidement repris le dessus. Même si ses jours commençaient dans les bras d’Yvan et terminaient souvent dans les délices d’une longue étreinte passionnée, elle éprouvait clairement l’envie de rencontrer d’autres hommes de temps en temps. Elle se sentait réceptive aux regards de désirs de ceux qui détectaient parfaitement en elle son côté animal et débordant de sensualité. Pourtant elle continuait à repousser gentiment les avances qu’on lui faisait fréquemment lorsqu’elle se trouvait seule dans la rue ou dans un magasin. De nombreux regards re retournaient sur sa silhouette, même quand elle était accompagnée de son mari.

Elle tenait vraiment à Yvan et n’aurait pas voulu qu’il se sente blessé ou trompé pour une simple affaire de sexe. Mais elle savait qu’elle ne tiendrait pas indéfiniment cette attitude qu’elle savait impossible. Au fond elle n’avait jamais cherché à rester fidèle pour des raisons morales. Elle voulait seulement éviter le risque d’une rupture avec son mari.

Avait-il consciemment perçu ses envies d’aventures ou avait intuitivement ressenti son appel du large ? Toujours est-il que trois semaines plus tard, Yvan avait proposé à Kate un programme inhabituel pour le week-end.
D’abord hésitant, craignant un refus, il lui avait présenté la chose avec naturel et sans chercher à la convaincre à tout prix. Au moment de l’apéritif ce vendredi soir, alors qu’ils se trouvaient dans un de ces sympathiques cafés du quartier Bastille, il lui avait déclaré :
« J’ai appris qu’un nouvel endroit avait ouvert pas très loin d’ici. Il paraît qu’on y organise des soirées vraiment géniales.
- Hum ? Ah oui ? avait-elle fait, faussement indifférente en continuant à croquer ses tapas.
- Te souviens-tu ? Tu m’avais parlé un jour de ton envie de ton envie d’aller dans un club libertin. C’était juste après notre après-midi dans ce sauna mixte de Montpellier l’année dernière…
- Ou la la : Oui… quel souvenir ! J’aurais bien aimé y retourner, c’est vrai. Mais j’ai tellement peur de tomber sur des gens bizarres.
- Je me suis un peu renseigné et ça semble très bien. Est-ce que ça te tenterait d’y passer une soirée ?
-Oh mon chéri… ! Je ne sais pas. Tu es un homme merveilleux. J’adore quand tu as ce genre d’idées, tu sais bien. Quel serait le programme ?
- Ca dépend des jours. Pour demain on y annonce quelque chose d’exceptionnel, mais ils ne dévoilent jamais les thème des soirées à l’avance.
- Il faut s’attendre à une surprise alors ?
- Oui… avait terminé Yvan. Tout ce que je sais c’est qu’on pourra aussi y dîner. »
Distraitement Yvan avait redemandé des tapas au serveur en débardeur et ils avaient observé un petit moment de silence. Puis il avait ajouté : « J’ai pensé que pendant l’après midi on pourrait aller voir une expo, se balader un peu, et puis s’y rendre ensuite. Qu’en dis tu ? »
Elle ne voyait aucune objection à ses propositions. Au fond, elle avait espéré depuis longtemps que son homme lui propose ce genre de sortie. Il y avait dans cette proposition quelque chose de terriblement troublant à ses yeux, qui dépassait de loin l’aspect purement sexuel. Elle savait qu’elle devrait suivre son mari dans une situation insolite et troublante, et c’est cette confiance aveugle qui la troublait plus que tout. Pour l’instant elle hésitait à lui donner carte blanche car elle se demandait juste comment elle devrait se préparer pour cette sortie un peu spéciale.
« Quel genre d’expo ?
- J’ai vu qu’à l’institut du Monde Arabe, il y avait en ce moment des photos sur le thème du voyage initiatique.
- Pourquoi pas… Comment vais-je devoir m’habiller selon toi ?
- Quelque chose de simple et d’élégant sera parfait, je pense. »
Cette réponse bien trop vague l’avait plongée dans une longue méditation et un passage en revue de son armoire… Et après quelques minutes, elle s’était souvenue de l’ensemble rose, celui qu’elle avait acheté au printemps. Une pure merveille qu’elle n’avait pas encore eu l’occasion de porter.
Ils avaient terminé cette conversation en commentant les derniers rythmes de DJ Sadam qui emplissaient le bar.

Le lendemain après-midi, ils étaient d’abord allés visiter l’exposition à l’institut du Monde Arabe. C’est là qu’ils avaient revu Pedro accompagné de sa dernière conquête Leïla, une égyptienne éblouissante qui avait du venir à Paris pour organiser des conférences sur la poésie. Après avoir admiré les oeuvres des photographes contemporains, Kate et Yvan s’étaient rendus au café du musée pour faire une pause. L’atmosphère tranquille, quasi-religieuse du lieu était frappante. C’est là que Kate avait reconnu leur ami derrière les colonnes de la petite salle.

L’égyptienne

« Mon chéri, je viens de voir Pedro, là bas, derrière toi. On dirait qu’il est très bien accompagné. On va leur dire bonjour ?
- Bien sûr, rejoignons-les. Je suis certain qu’on aura plein de choses à se raconter. »
Elle avait fait un signe de la main et Pedro l’avait aperçue. Son expression enthousiaste ne laissait aucun doute sur l’envie qu’il avait de présenter sa compagne à un couple d’amis. La fin d’après-midi approchait. Ils s’étaient attablés autour de quelques jus de fruits. La sérénité de l’endroit leur avait permis de se sentir proches les uns des autres, mais elle incitait aussi à une certaine retenue.

Kate avait eu envie d’aller dans un lieu plus vivant pour faire connaissance avec cette égyptienne aux grands yeux noirs qui n’osait parler pour l’instant que des aléas des voyages et des difficultés qu’elle avait du surmonter pour coordonner les services de son pays avec l’administration française lors du montage de sa conférence. Kate désirait la rencontrer plus personnellement. Elle cherchait surtout quelque moyen d’apprivoiser ce bel animal exotique. Elle s’intéressait à la poésie mais n’avait jamais lu d’auteurs arabes. Elle avait questionné Leïla sur les différences de thèmes et de formes entre les deux cultures. Leïla connaissait un peu les auteurs français et s’intéressait surtout au mouvement surréaliste, car c’était une disposition d’esprit qui ne pouvait appartenir selon elle qu’à une frange particulière de l’histoire européenne et passablement désespérée. Elle y voyait une sorte d’extrême étrangeté, un voyage parsemé de surprises déroutantes et incongrues. En somme, elle s’amusait beaucoup en lisant Louis Aragon et René Char. Elle avait répondu à Kate qu’elle ne savait pas vraiment si les thèmes de la poésie divergeaient beaucoup d’une culture à l’autre. Elle pensait que les sujets traités étaient probablement à peu près les mêmes partout car de son point de vue, les poètes avaient toujours traité des joies et des tourments universels. La différence se trouverait dans les manières d’aborder certains sujets considérés comme sacrés ou tabou à certaines époques ou certains contextes.
« L’art poétique n’était-il pas de s’affranchir des codes moraux et de sublimer les limites par la forme de leur expression ? avait-elle conclu.
- Sûrement, oui, avait acquiescé Pedro qui avait tendu l’oreille à ses propos prononcés d’un accent délicieusement rempli de soleil.
- Oui ! Avait repris Kate, et l’on dit même que les poèmes érotiques arabes feraient rougir nos oreilles. J’aimerais bien en avoir le cœur net… avait-elle ajouté avec une pointe de défi dans la voix. »
Leïla connaissait bien ce cliché sur la poésie de langue arabe avait eu l’occasion d’apprécier personnellement les odes sensuelles de la Perse antique. Mais une certaine pudeur la retenait encore, il lui avait semblé prématuré de partager cela avec les amis de Pedro qu’elle ne connaissait que depuis une heure à peine.

Yvan avait discrètement proposé à Kate de terminer leur programme en compagnie de l’autre couple à condition qu’ils soient disponibles. Il avait envisagé de passer la fin de la journée au Harem. Le regard de connivence et de gourmandise de Kate avait tenu lieu d’approbation. Prudemment Yvan avait abordé la question en aparté avec Pedro pendant que les deux femmes continuaient à discuter en rejoignant la sortie. La proposition avait un peu surpris Pedro et il s’était mis à réfléchir un instant. Il n’avait pas du tout envisagé la chose sous cet aspect, mais à ce qu’il connaissait de Leïla, l’idée lui avait parue fort intéressante. Il en avait donc fait part à sa charmante compagne en espérant que les côtés les plus audacieux de sa personnalité l’emporteraient sur ses craintes éventuelles.

Coup de Phil

C’est alors que le téléphone de Kate avait sonné. La voix de Chloé. Elle lui avait proposé de se revoir avec son copain un soir en fin de semaine. Elles avaient échangé quelques nouvelles. Les retrouvailles avec Elioth s’étaient passés « merveilleusement bien ».
« Il était très impatient de me revoir et on commence à faire des projets. Je crois vraiment que c’est le bon. En plus je dois t’avouer que jamais un homme ne m’a si bien fait l’amour.
- Je suis si heureuse pour toi, avait dit Kate, il te fallait un homme comme lui. Je vais parler de ton invit’ à Yvan. On se rappelle. Je t’embrasse ma belle.
- Au fait j’allais oublier : devine qui m’a appelé hier ?
- Théa ? Lucie ?
- Non… Philip !
- Mais comment ça… ?
- C’est la propriétaire de la location qui lui a donné mon numéro. C’est moi qui avais réservé la maison. Il cherchait à te rappeler. Tu ne lui avais même pas laissé un moyen de te joindre. Il était encore en Bretagne. Il va très bien et… il m’a chargé de te faire savoir qu’il aurait bien aimé avoir de tes nouvelles à l’occasion.
- ça me fait très plaisir qu’il ait appelé. Je ne sais pas trop quoi dire, tu sais… Il faut que je te laisse. Yvan va m’attendre. On a prévu quelque chose pour ce soir. Merci ma chérie, tu es un ange. »

La proposition

Lorsqu’elle avait raccroché, elle avait nettement perçu que l’atmosphère avait changé dans le petit groupe qui l’attendait un peu plus loin. Elle avait d’abord vu dans les yeux de Leïla comme une lourdeur, une attente, quelque chose comme une profondeur inhabituelle, une certaine gravité peut-être. Ses gestes aussi avaient changé, ou plutôt leur rythme. Ses mouvements de marche lui avaient semblés plus mesurés, comme si elle avait voulu contrôler son émotion tout en l’appréciant. Yvan s’était permis de lui donner quelques détails pratiques afin qu’elle se sente parfaitement à son aise dans la situation qui les attendait.
« Tu verras, lui avait-il confié, tout est permis mais rien n’est obligatoire… D’après ce qu’on m’en a dit, la devise des libertins est très appropriée dans cet endroit ! Et ce soir je crois que les femmes seront vraiment à l’honneur… C’est une soirée très attendue. Je suis prêt à parier que nous aurons de sacrées bonnes surprises.
Kate s’était approchée de Pedro pour se rendre compte par elle-même de son ralliement à leur projet.
« Alors, cher ami, es-tu adepte de ce genre de soirée ou vais-je devoir t’initier ? Lui avait-elle demandé d’un ton enjoué.
Ils s’étaient dirigés vers une rue commerçante où Leïla devait faire quelques achats. Pedro avait répondu qu’il avait parfois proposé ce genre de sortie à certaines de ses amantes, car il était friand de nouveautés dans ce domaine comme dans d’autres, mais qu’aucune n’avait voulu franchir le pas. Il avait précisé qu’en général ses amies préféraient les sorties « plus classiques » mais qu’un collègue de bureau lui avait parlé avec enthousiasme d’un endroit semblable dernièrement. Il se sentait prêt à vivre ce type d’expérience avec de bons amis et avec une femme comme Leïla, c’est à dire plutôt affranchie. Il savait d’avance qu’il ne regretterait pas d’avoir accepté la proposition. Les deux femmes étaient rentrées ensembles dans une boutique de vêtements. Comparer leurs goûts en matière de mode leur avait fourni une occasion idéale pour briser définitivement la glace entre elles. Leur complicité féminine jusque là implicite allait pouvoir s’exprimer s’était dit Leïla. Elle cherchait une robe qu’elle pourrait mettre à l’occasion de la présentation de la conférence qu’elle organisait la semaine suivante. Mais les circonstances venaient de réorienter ses choix.

La robe à dos nu

Elle avait finalement été attirée par les nouvelles robes fluides de la collection automne qui mariaient plusieurs épaisseurs de transparences et de broderies perlées. Après quelques minutes à la cabine d’essayage, elle avait demandé à Kate de lui donner un avis vraiment honnête sur son choix. Kate l’avait aidée à retirer l’agrafe se son soutien-gorge, à mettre en place les différents plissés et à nouer les liens du côté. Elle avait été subjuguée par le résultat : la belle égyptienne portait à merveille cette robe originale et élégamment provocante. Ou plus exactement, cette robe plutôt provocante devenait incroyablement élégante sur le corps de Leïla. Ses seins un peu lourds tendaient le tissu à la perfection. A cette vision, Kate avait été passablement émoustillée. En tournant lentement sur elle-même Leïla avait détaillé sa propre silhouette de trois quarts arrière dans le miroir en se haussant sur la pointe des pieds et en penchant la tête pour faire tomber une mèche de cheveux sur son visage. Elle venait de prouver qu’elle savait parfaitement ce qu’une femme devait montrer à un homme pour être à son avantage. Le tissu mettait parfaitement en valeur ses hanches. Le dos très dénudé permettait d’apprécier sa peau caramel. Les jeux des transparences sur ses belles jambes la rendaient proprement irrésistible. Elle s’était ensuite penchée pour retirer son petit string noir à dentelles.
« Finalement je crois que je vais la porter tout de suite, avait-elle déclaré à la vendeuse, j’adore sentir ce tissu léger caresser ma peau. Enlevez-moi juste les étiquettes… cette robe me plait tellement… je ne vais pas me priver de ce plaisir ! »

Elles étaient sorties triomphantes de la boutique sous les yeux médusés des deux hommes qui attendaient sur la petite place. Ils avaient eu le temps d’échanger quelques confidences utiles sur les préférences sexuelles de leurs compagnes. Ils n’avaient pas été les seuls à apprécier l’apparition des deux femmes… Yvan avait alors fait un signe de la main au premier taxi qui passait et les quatre amis étaient arrivés vingt minutes plus tard devant le portail du Harem.


© LD 2006-2007
Illustration Bess

Aucun commentaire: