2 Philip


Théa

Probablement bercée par les pulsations corporelles de son amant, Kate s’était endormie quelques instants… ou beaucoup plus. Le cri strident d’une mouette lui avait subitement fait reprendre conscience. Elle avait d’abord été surprise de se retrouver nue contre cet homme en pleine nature mais comme la dune était douce et encore chaude elle n’en avait éprouvé aucune appréhension. Son front était fiévreux et elle suait. L’euphorie due au plaisir avait distillé dans ses veines une longue sensation de détente et une certaine indifférence au monde extérieur. Son corps commandait encore largement ses pensées. Kate était imprégnée des émotions que lui avaient procurées les caresses de son amant. Sur sa peau, elle ressentait la pression de ses mains, ses caresses, ses tendres morsures. Sur ses lèvres elle percevait la brûlure des baisers et sa langue avait gardé un goût salé. Son bassin et le fond de son ventre se souvenaient des mouvements de la pénétration et de la forme du pénis. A côté d’elle le cavalier à demi dévêtu semblait encore rêver.

Comme elle s’était rendue compte que tout s’était enchaîné très vite, la jeune femme s’était mise très naturellement à espérer une seconde rencontre avec cet homme. Elle avait commencé à souhaiter un nouveau rendez-vous qui lui permettrait de mieux savourer la présence de cet amant envoûtant. Elle s’était attardée volontairement dans les méandres de ses désirs et s’était mise à imaginer une nouvelle étreinte dans une situation moins improvisée.

Comme un fantôme

Elle avait fermé les paupières et s’était projeté les images de propre son film. Elle s’était imaginée dans une chambre aux volets à demi clos et aux longs rideaux d’organdi blanc transparent. Dans la pâleur de l’aube, à l’heure la plus pure de la journée, elle contemplait cet homme debout et dos à la fenêtre, qui lui faisait face totalement dévêtu. Elle pouvait détailler à sa guise et d’un regard insistant le dessin légèrement anguleux de sa silhouette. A la faveur du contre-jour elle contemplait ses cuisses musclées et son cou un peu long. Elle appréciait son allure longiligne et fière. Il s’approchait d’elle sans arrogance, presque timidement, en lui demandant de quoi elle avait envie, ce qu’elle désirait. Un peu paresseuse elle aurait aimé s’enivrer de caresses et de douceur. Elle aurait voulu une étreinte aérienne ne demandant aucun effort physique. Elle aurait voulu qu’il la fasse flotter dans l’air, l’effleure de la plus parfaite des caresses et lui fasse l’amour en apesanteur. Sa rêverie se poursuivait dans un long soupir rempli d’effluves océanes.

Kate s’était assise et avait regardé à côté d’elle l’homme encore endormi. Du sable était collé sur la peau de ses hanches. Elle avait eu très envie de le caresser mais ne voulait pas le réveiller. Elle l’avait observé en souriant puis s’était étirée en gonflant sa poitrine. Elle était fière d’avoir su retrouver et séduire cet homme dont elle ne connaissait même pas encore le prénom. Elle s’était dit qu’elle devait avoir suffisamment de charmes pour qu’il cède à ses avances avant même qu’elle ne les lui formule, puisque tout s’était passé presque en silence.

Une affaire d’instincts

Ce constat l’avait amené à se souvenir des propos de Pedro, un ami que son mari avait invité à dîner au début de l’été. « Les rencontres sont affaire d’instincts » prétendait-il. Pedro qui avait une réputation d’aventurier avait longuement développé sa théorie personnelle sur les affinités entre individus. Pour lui, la part des paroles échangées entre les hommes et les femmes lors des premiers moments d’une rencontre n’avait quasiment aucune importance. Il attachait en revanche une importance capitale aux gestes et aux regards. Selon lui, lorsque des personnes devaient de rencontrer, si c’était leur destin en somme, il n’était pratiquement pas nécessaire de faire des présentations. Il prétendait avoir plusieurs fois expérimenté ce qu’il appelait la reconnaissance. Au fond, il était convaincu qu’il suffisait de se laisser guider par ses impressions, ou plus précisément son instinct, pour se faire une idée juste de la possibilité d’une entente avec une personne que l’on rencontre pour la première fois. Kate s’était souvenue qu’elle lui avait opposé quelques arguments sur l’impossibilité de s’entendre lorsque les différentes culturelles sont trop importantes entre les personnes. Mais elle n’avait pas insisté, tant elle avait été éblouie par l’audace et les arguments de cet homme d’expérience. Et après tout, cela corroborait assez bien ce qu’elle pensait du coup de foudre.

« A en croire la théorie des instincts, le cavalier devait certainement se trouver sur mon chemin » s’était dit Kate. Cela avait eu pour effet d’aiguiser sa curiosité et son intérêt pour cet homme. Elle avait aspiré à mieux le connaître mais une petite voix intérieure lui disait qu’elle ne souhaitait pas créer une relation trop personnelle avec lui. Peut-être pour préserver intacte la part de mystère et de magie de cette rencontre si charnelle avec cet inconnu.

Nager lentement

Elle s’était levée, laissant à ses pieds son amant et avait regardé vers le large. Elle avait eu envie de se baigner avant que le soleil ne soit descendu trop bas. Elle avait dévalé la dune pour aller s’immerger dans les vagues. L’eau avait réveillé ses sens, elle avait senti ses muscles se contracter sous la différence de température et s’était mise à nager lentement en s’éloignant de la côte. Elle n’avait pas nagé autant depuis ses précédentes vacances en Sardaigne. Elle avait pensé à ses sœurs et à son mari. Chaque fois qu’elle nageait, elle éprouvait une sensation de liberté particulière. Après un long moment elle avait eu envie de revenir. L’homme devait s’être réveillé. Peut-être s’inquiétait-il à son sujet.

En sortant de l’eau elle avait aperçu le yearling et en avait déduit que le cavalier devait encore dormir. Arrivée sur le talus de sable, Kate l’avait vu éveillé et habillé, prêt à s’en aller. Il lui avait souri des yeux en lui tendant ses vêtements. Elle avait alors voulu connaître son prénom.
« Philip, je m‘appelle Philip, lui avait-il dit, Philip avec un p à la fin, ma mère est écossaise.
- Et bien moi, on m’appelle Kate, avec un k au début, lui avait-elle répondu. Mon vrai prénom c’est Catherine mais on m’a toujours surnommée comme ça. Cathy c’est tellement banal…
- Je crois que je vais être en retard. Croyez-vous que nous pourrons nous revoir ?
- Etes-vous en vacances avec votre famille ?
- Non… ils sont loin d’ici. Ce sont mes amis cavaliers qui doivent s’impatienter. Nous avons l’habitude de nous retrouver en fin d’après-midi pour les soins des chevaux. »
L’homme trop préoccupé par son retour avait hésité à lui proposer un autre rendez-vous. Alors il avait décidé de la raccompagner en passant par le chemin de la plage pour rester quelques minutes de plus avec elle.

Il avait enfourché son cheval et avait proposé à Kate de monter devant lui. Ils étaient arrivés rapidement en face du groupe d’habitations où elle résidait. Ils s’étaient embrassés une dernière fois et il avait voulu lui laisser un numéro de téléphone. Fébrilement il avait cherché dans la pochette en cuir de la selle quelque chose pour écrire les quelques chiffres, puis il lui avait tendu un morceau de carton en prononçant ces mots dont elle se souvient parfaitement : « Appelez-moi vite, j’ai très envie de faire votre connaissance. »

Comme un long voyage

En retrouvant Chloé et ses sœurs, Kate avait été envahie d’un fort sentiment d’exaltation, comme au retour d’un long voyage. Elle s’était sentie terriblement dépaysée. Ses compagnes de vacances avaient quelquefois assisté à ses rencontres estivales plus ou moins furtives, et elles non plus ne se privaient pas des possibilités qu’offraient leurs jours de liberté, mais ces dernières années elles avaient parfois préféré rester plus sages. L’approche de la trentaine les avait peut-être assagies, à moins que les quelques déceptions masculines des unes et des autres n’aient refroidi leurs ardeurs d’autrefois...

Théa et Lucie avaient prévu une sortie cinéma et avaient du s’en aller pour la séance de vingt et une heures. Au milieu du dîner, Kate n’avait plus été capable de se retenir de dire à Chloé qu’elle avait passé une journée « inoubliable. » Par pudeur elle n’avait pas osé lui donner trop de détails sur les plaisirs qu’elle avait partagés avec son amant, mais elle en avait dit suffisamment pour que Chloé soit à son tour très excitée. Elle avait voulu en savoir plus et en vérité Kate avait eu très envie de se livrer. Comme cela leur arrivait parfois au cours de leurs confidences, les deux femmes s’étaient rapprochées pour se serrer dans les bras l’une de l’autre dans une émotion partagée ou le plaisir simple de quelques caresses. Mais cette fois là avait été différente. Kate avait senti l’excitation de son amie dans ses regards troubles.

Laquelle avait cherché à embrasser l’autre… ? Nulle ne s’en souvient et elles n’avaient pas eu à se poser la question. Elles avaient simplement ressenti l’exactitude de leurs désirs et de leur attraction. Les mains et les langues n’avaient pas eu à chercher leurs chemins. La chaleur de l’été les avait simplement emportées dans un doux torrent de sensualité. Chloé s’était sentie attirée par la peau salée de son amie et les effluves de parfums masculins qu’elle exhalait encore. Elle avait fait glisser la robe de Kate pour goûter ses épaules, ses seins et la peau délicate de l’intérieur de ses bras. Succombant aux odeurs mélangées de l’homme, de l’animal et de cette femme, elle l’avait littéralement toilettée de sa langue affamée jusque dans les replis les mieux cachés de sa personne. Kate avait d’abord été déroutée par la hardiesse de ces caresses. Puis follement émue, elle s’était donnée sans retenue en répondant aux questions insistantes de Chloé sur les talents sexuels du beau cavalier. Elles avaient bu du vin fais pour s’étourdir et la soirée s’était prolongée très tard dans la chambre de Chloé. Cheveux mêlés, sueurs mélangées, chaires pétries et saoulées de caresses odorantes, ni l’une ni l’autre ne s’était jamais livrée à une autre femme avec autant d’ardeur et d’impudeur. La journée inoubliable de Kate venait de s’achever d’une manière inattendue dans un déluge d’ivresse et de jouissance.

Dernier jour de vacances

Le dernier jour, Kate n’avait pas pu se retenir d’aller à la cabine téléphonique pour composer de numéro que Philip lui avait donné.
Qu’espérait-elle ? Un baiser d’adieu… ou le projet d’une nouvelle rencontre, plus tard, ailleurs. Peut-être. Dans l’immédiat, elle avait simplement eu envie d’entendre sa voix et quelques phrases qui la feraient chavirer encore un peu. Elle était venue réclamer son instant de plaisir, un dernier frisson en espérant secrètement qu’il lui propose un ultime rendez-vous, au tout dernier moment. La sonnerie avait retenti quatre fois et une voix féminine avait répondu. Surprise, Kate avait eu un moment de silence, puis avait demandé : « Philip est-il là s’il vous plait ? » La voix lui avait répondu qu’il était parti en randonnée pour la journée. Elle avait voulu se renseigner et avait demandé qui cherchait à lui parler mais Kate n’avait pas répondu et avait préféré raccrocher.




© LD 2006-2007
illustration: Kramer

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